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Le devoir de penser

Pourquoi penser ? Pourquoi publier ? Pourquoi solliciter des lecteurs ? Pourquoi vouloir fabriquer de la pensée en commun ? En se heurtant à sa difficulté de comprendre de l’être et de celle du langage, des obstacles de langue dans la pensée, comme dans l’ouverture à autrui et à la compréhension. Ma première réponse est qu’il est important d’ouvrir et de se tourner vers autrui, vers le dehors. Mais pas n’importe comment. L’humain a besoin d’être mis au centre de la pensée. Et pour cela il est nécessaire de produire une production qui tisse l’humain et va vers lui. Il faut aussi que cette production puisse prendre en compte les différents aspects de ses problèmes, y compris sur le plan de la réalité économique et des conséquences de vie pour soi, pour son ou ses entourages. Ce qui pose la question de penser autrement, en termes autres, en inventant ou réinventant les moyens d’exprimer et de s’adresser à d’autres pris comme tels. Ce blog a donc pour ambition d’exposer ces problèmes, en produisant et communiquant vers d’autres et avec les autres, en se mettant au travail. Mon souhait est de tenter de donner une vraie consistance et réalité aux questions et problèmes que se posent et qui se posent aux hommes.

Pour moi, il est absolument indispensable d’apprendre ou réapprendre à se servir du fonctionnement mental, comme d’un outil qu’il convient de bien manier et pratiquer, afin de penser mieux, plus vaste et plus loin, et en visant une ligne d’horizon.Et j’aimerais pour commencer attirer votre attention sur l’effort qui va vous être demandé à travers ce blog. Il ne s’agira pas seulement de lire les lignes de ces textes, comme on a l’habitude de lire, pour découvrir, s’informer, comprendre… L’effort auquel je vous invite ici est d’un autre ordre. Cet effort est en lien avec ce que j’appelle le « devoir de penser ». Qu’est-ce que cela représente ou évoque ? Pour moi, il est absolument indispensable d’apprendre ou réapprendre à se servir du fonctionnement mental, comme d’un outil qu’il convient de bien manier et pratiquer, afin de penser mieux, plus vaste et plus loin, et en visant une ligne d’horizon. Les textes qui suivent ne renvoient pas à la raison abstraite. Ils ne cherchent pas établir des théories ou des dogmes. Ils tentent d’aborder et traiter l’esprit dans ses phrases concrètes, dans ses méandres, ses allers et retours, ses zig-zags et ses faces cachées, que la psychanalyse a longtemps convenu d’appeler l’« inconscient ». Or cet inconscient ne se définit pas. Il s’approche à la manière d’un explorateur. Il demande d’en étudier la mise en scène et les images, comme pour la scénographie d’un film. Je reviendrai souvent sur ces notions qui viennent éclairer et donner du sens aux images qui se présentent à notre esprit, et dans le face-à-face thérapeutique. Car sur le plan du sens et des messages, ce n’est pas tant le sens des mots ou des concepts qui compte, que comment l’esprit comprend. Et cela est totalement propre à chacun. Ce qui m’importe donc, c’est de confronter l’esprit à sa ou ses réalités, « comme si on y était ».

A l’origine de ma formation et de mon parcours, il y a eu la rencontre avec l’univers psycho-social des enfants et des adultes, en souffrance morale et mentale. Je me suis énormément investi en tant que psychanalyste et psychiatre, dans le domaine des troubles graves et des pathologies de type psychotique ou assimilé. J’ai œuvré en milieu psychiatrique, à l’intérieur d’institutions et en cabinet privé. Cela fait partie de mon parcours initial, un champ préalable d’expériences, concernant la vie des personnes, leurs types d’aliénation et d’inconscience, et leurs conditions d’appartenance et de relation à des groupes sociaux. Je tiens ici à préciser que l’image renvoyée par ces troubles, en lien avec le monde et l’univers auxquels ils se rattachent, n’aura pas la même signification, et ne sera pas accueilli et entendu de la même manière, suivant le lieu, ou suivant même les concepts sociaux au travers desquels ils sont abordés. C’est cette question « d’où on regarde », que je souhaite aborder en partie dans ce blog. Un problème de nomenclature et de signification, et un problème d’institution et de pratiques sociales massives programmées, rencontrés dans ma pratique de médecin, et que j’évoquerai également. Notons ici aussi que ces troubles sont venus à un moment donné interroger la société et le social existant ; ils ne sont pas restés à l’état d’isolat. Comment ne pas imaginer dès lors un choc et remaniement possible dans la rencontre des personnes et des groupes, avec les réalités sociales collectives rencontrées ? Il est important d’en parler et de mettre en place des notions pour penser ces phénomènes, tant au niveau subjectif, pour le bien des personnes, qu’au niveau des réalités sociales collectives. Par ailleurs, il faut constater combien l’empressement est grand de constituer du savoir en forme de certitude, « sur la tête des gens ». C’est contre ce savoir schématique, en forme de catégorisation, que je me suis élevé dès les débuts de ma pratique de psychiatre. Commençons par dire que nous ne savons pas, observons, écoutons les personnes, avant d’établir des vérités. Tout savoir correctement bâti doit commencer par une part d’ignorance. Les classifications et catégorisations viendront après. Le langage de l’institution et de la société doit donc être repensé pour comprendre le fonctionnement des personnes et des groupes. Ce n’est donc pas tant la question du fond que je poserai, que celle de la forme.

En choisissant de présenter mon parcours et mon évolution en tant que personne, psychiatre, psychanalyste et chercheur en développement mental et psycho-social, je souhaite donner matière et exemple pour penser ce qui préside à la « création du moi » ou du « soi ». Ce témoignage, en forme d’aventure personnelle, a été pour moi une création et une action en marche, un terrain à partir duquel j’ai pu explorer le champ psycho-social. Pour ceux et celles qui ne me connaissent pas, et qui n’ont pas pratiqué avec moi, cela peut paraître difficile à comprendre. Mon vœu est d’élargir ma fiction et de continuer à la faire partager comme je l’ai fait et le fait depuis de nombreuses années avec mes collaborateurs. Pour parvenir à poser les jalons de ma démarche, j’ai voulu échanger avec une personne qui ne me connaissait pas et qui  a accepté d’aborder ces textes difficiles, en me posant des questions et en se confrontant à ces difficultés. Nous avons donc longuement travaillé avec Nadine Mouchet, ma correspondante de travail, pour la confection de cette première partie du blog. Les textes ont beaucoup voyagé entre nous, au fil des mois. Il a fallu apprendre à nous connaître et prendre en compte nos investissements respectifs de travail. Olaf Avenati, ami et designer du site, a précédé cette rencontre et rendu possible la mise en forme et création de ce blog. Nadine Mouchet est éditrice, spécialisée dans le domaine de l’édition de livres pédagogiques pour la jeunesse. Elle s’est intéressée a la psychanalyse et a fait un parcours en ce sens. Mais elle ne me connaissait pas, n’avait pas travaillé avec moi, et ne connaissait pas les domaines de la psychiatrie, de l’hypnose, de la sociologie et psycho-sociologie, du coaching et du développement des personnes tous niveaux. Son travail et son attention ont été importants pour moi. Elle a mis à ma disposition, avec un grand courage, une grande volonté et sincérité, ses propres codes de compréhension, ses questions, ses appréciations, et ses envies, tant de me comprendre, que de me faire comprendre des autres. Chose d’autant plus difficile qu’on m’a souvent averti combien j’étais difficile à comprendre ou que je paraissais abstrait, et que cela demandait tant d’efforts etc. Il est vrai que je n’emploie pas les concepts ou les notions souvent convenus entre experts. Le « public » constitué par mon réseau m’a bien soutenu et encouragé, au travers des pratiques, des amitiés et des collaborations. Tout cela s’est joué et rejoué heureusement avec Nadine Mouchet. Elle a eu la patience de ce qu’elle ne comprenait pas ou trouvait obscur, trop long ou trop court, pas assez imagé etc. Peu à peu s’est tissé un vrai travail entre nous, avec sa rudesse, sa difficulté, et nos deux obstinations et compétences réunies. Je la remercie pour cette phase, au nom de ceux qui seront le public qui découvrirons et lirons.

Je souhaite que ce blog puisse contribuer à tirer quelques enseignements de mes expériences et actions. Que d’autres puissent témoigner à l’intérieur de ce blog de leurs lignes de pensée et d’actions. J’aimerais qu’il contribue à faire évoluer, au moins en partie, la recherche et la communication pour l’intérêt des personnes et des ensembles. J’aimerais qu’il soit un lieu d’échanges, de témoignages et de collaborations divers, en évitant le piège des idéalismes et idéalités. D’une façon plus générale, j’en espère une ouverture et un renouvellement de la considération des champs et domaines psycho-sociaux réels, en lien avec les personnes et leurs intérêts. Une forme de mise en culture de la culture sociale et de ses intérêts. La sociologie, dans sa pratique et son besoin réel, a besoin d’une philosophie morale construite sur la base et l’étude des personnes, vecteurs et acteurs. Elle s’y emploie ou y parvient à la base, quand elle est le vecteur d’un art du témoignage et du faire savoir collectif, début d’un regard et d’une restitution de conscience. Apparaître, se nommer, exister, me paraissent les enjeux premiers pour les personnes, au-delà des grandes formes de médiatisations générales et de leurs discours. Exister, comme « je », « nous », et nombre, en étant soi. Pour parodier Rimbaud, je dirai que « Je » n’est jamais autant « soi », que quand il se pense un « autre ».

A terme, pourront naître des publications, réunissant les différents travaux et réflexions en cours. D’autres textes sont prêts et en attente, concernant notamment l’expérience qui a entouré la création de la société Colbert 11, qui m’a permis d’analyser les besoins des personnes reliées à des groupes sociaux et univers de travail. Nous espérons pouvoir répondre à des questions, et illustrer par des vidéos pour donner à voir, entendre et ressentir, en suivant ses propres chemins de perception. Et continuer à monter des textes en répondant à vos questions et intérêts, tant pratiques que techniques, et à vos envies de comprendre, selon vos plateformes de connaissance propres. Je souhaite enfin qu’il y ait dans ce blog un espace consacré au traitement de questions actuelles, ou partant de ce thème sociétal, psychique, moral, pour apporter de la lisibilité. Et ouvrir ce blob à d’autres, qui pourront avoir envie de témoigner sur un domaine, une expérience, donner un conseil ou une orientation utiles. Ainsi le club des lecteurs potentiels pourra devenir un club d’intervenants potentiels.

Bien à vous tous
Cordialement

 

Lucien Kokh, 18-02-2014

4 réponses à Le devoir de penser

  1. Bonjour, je trouve votre initiative très intéressante. Pour ma part j’ai une formation de médecine chinoise et l’approche de la psyché pour la médecine Chinoise passe par la globalité du corps et de l’esprit, le « Shen ». Ils sont indissociables ainsi l’écoute du langage du corps et le choix des images utilisées lors de l’échange verbal communiques entre eux. C’est en situation d’empathie de cette double écoute que je définie mes protocoles.
    Merci a vous de permettre des échanges sur nos approches diverses.

    • Lucien Kokh dit :

      Merci Machat Vannier pour votre commentaire et son fond. Je suis pour ma part très sensible à la médecine asiatique et chinoise en particulier, par état d’esprit, goût, affinité et aussi par alliance et pour avoir eu des maitres et des soins dans ce domaine. La pensée et le corps forment une globalité qui m’intéresse vivement et en vue de les amener en mode de conception, présence et pensée. Y compris pour théoriser, donner une traduction mentale, à la situation des personnes. Je suis très sensible et intéressé par le dialogue qui s’ébauche entre nous et dont des tiers pourrons bénéficier et je les encourage à intervenir avec plaisir. Et notamment dans la façon de faire raisonner et comprendre les termes que nous employons. Chacun de vos termes sonnent pour moi habités. Continuons.

  2. Ariane dit :

    Bonjour, après diverses démarches, je suis venue chercher auprès de votre expertise une harmonisation de mon fonctionnement mental et corporel, espérant si possible aussi une amélioration de ma santé physique.
    J’ai vécu la pratique que vous décrivez sur votre blog:
    Etre reçue, prise en compte dans ses contingences concrètes, ses expressions, ses représentations, ses positionnements ou pas dans la vie.. aussi bien que dans le langage du corps.
    En séance vous laissez venir à vous les méandres des réalités qui s’entrecroisent au présent comme au passé … tout ce qui se pose là et interagit avec votre personne.
    J’ai expérimenté votre présence authentique, votre écoute large et en réceptivité prolongée, que vous appelez aussi la« caméra » : maniée avec tact et dextérité pour ne pas heurter ou le moins possible.

    Je peux témoigner de la force des restitutions que vous opérez, suite à cet enregistrement, cette écoute des réalités de vie apportées
    Avec une rapidité surprenante, me voici saisie de l’intérieur, et ce en relation avec votre personne experte, pouvant se faire proche et à la fois rester à distance, distance porteuse d’un espace laissant l’autre libre d’être lui.
    Les mots que vous donnez, ont traversé divers lieux et temps, et, posés là produisent une sorte de condensation de la réalité et engendrent une présence à soi renouvelée.
    J’ai bénéficié de ces traductions et je peux témoigner de mon étonnement des fruits produits au quotidien en quelques mois : J’expérimente qu’une séance se prolonge dans le contexte réel et j’y redeviens plus actrice de mon devenir, y compris dans un contexte entravant. Je progresse dans plus de conscience.
    Une énergie d’être se délie.

    Pour venir chez vous je marche dans un passage sous un immeuble, entourée de murs assez proches, puis j’accède à une cour intérieure verdoyante, lumineuse, où une nouvelle respiration est possible et le regard est conduit vers le haut : image qui ancre pour moi cette expérience d’accompagnement.

    Monsieur Kokh vous êtes étonnamment libre d’être vous-mêmes dans le cadre de cette relation de travail
    Vous pouvez partager les fruits de vos recherches et de votre pratique tout en poursuivant l’accompagnement.
    Vous suscitez même la possibilité de réaction à ce sujet.
    Cherchez- vous à développer la manière d’être au monde de vos interlocuteurs?

    C’est une chance de vous rencontrer
    Merci de rendre ce chemin possible
    Ariane

    • Lucien Kokh dit :

      Bonjour chère Madame. Je vous remercie beaucoup pour votre témoignage. Il s’adresse à moi et à d’autres, et à une communauté de pratique ou à une mise en commun de communauté de pratique. En cherchant les bons modèles, les bonnes attitudes, et en pensant qu’elles peuvent servir et être utile à autrui, connu ou inconnu. Il et vrai que j’aime bien former et témoigner, ce qui s’appelle aussi transmettre. Mais transmettre est une attitude qui demande de l’amour et du courage. C’est comme témoigner et sans récriminer, et dire pour faire et pour que les choses soient et qu’un esprit se mettre en route de soi et s’avise de lui. je souhaite que les personnes servent comme modèle pour elles et pour les autres et deviennent comme le modèle d’être au creux des circonstances et de la vie.Ce qui appelle la présence de vrais témoins authentiques. Que les personnes comprennent que l’humain engendre l’humain, et qu’il faut le conserver et que cela appartient à plusieurs comme conscience et richesse. Que les personnes apprennent à s’aider et à s’entraider et que l’entreprise, c’est eux, dans leur vie, et pas seulement les matérialités factices, contingentes, artificielles ou éphémères. Donner envie aux personnes d’entreprendre un travail qui soit aussi une trouvaille et une curiosité en mode et monde de conscience élargie. Que cela décuple leur propre bénéfice et aussi que ce soit au bénéfice, au plus et mieux de conception de leur entourage. Qui fait aussi que nous sommes apprenant et pédagogue les uns des autres dans nos parcours et carrière de vie. Et que cela serve aussi pour leurs tâches et collaboration de travail et pour mieux s’y situer, se protéger et les réaliser sans s’y perdre ou s’y aliéner à l’excès. En se méfiant de trop de concepts ou d’idéologie. Pour aider aussi les personnes à se former ou se concevoir comme accompagnant ou « bon partenaires ». Et à l’intention des professionnels du soin et de la veille et du développement mental, en dehors de l’orgueil de ses savoirs, ses techniques ou ses positions, encourager et contribuer à se rapprocher des personnes, de leur conscience, et de leurs besoins. Vous résumez parfaitement ma démarche et en témoignez mieux que moi pour moi, étant vraiment une autre, qui me permettez effectivement de réaliser ma contribution que vous exprimez et résumez si bien dans les mots que vous trouvez. Oui, tout à fait, je cherche à développer la manière d’être au monde de mes interlocuteurs, qui passe par la conception et la création d’être eux, soit une forme en soi de symbole d’être eux aux travers de leurs circonstances et de leurs écrans.

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